Reportage 1972

 

Reportage fait par le magazine Femmes d'Aujourd'hui en 1972 sur Dolembreux et l'école communale.
Exemplaire gentiment prêté par Monsieur Lamy.
 
Texte recopié dans son intégralité.

Quand l’instituteur est l’âme du village
Il enseigne à ses élèves le plaisir de l’étude et, aux adultes, celui du jeu, du loisir, ce qu’ignoraient jusqu’à présent les gens de la terre. Car son rôle ne se termine pas, en fin de journée scolaire, au ramassage des cahiers et à la surveillance des enfants qui s’en retournent chez eux, à travers champs. L’instituteur d’aujourd’hui est également un animateur qui, petit à petit, tire le village de son isolement. Avec beaucoup de patience, d’intuition, de compréhension. Voici la vie de l’un deux : Marcel Lamy, du village de Dolembreux.
 
La commune s’étend sur plusieurs centaines d’hectares de prés, de bois, de pâtures et de cultures. S’y ajoutent cinq hameaux ou « écarts » dispersés dans la campagne, et un village minuscule qui leur sert de point de ralliement.
Dolembreux-village : un éperon de rocher sur lequel sont posées l’église, la maison communale, les deux écoles, libre et officielle. De là dégringolent quelques maisons formant rues, parmi lesquelles l’unique épicerie. Nous arrivons bientôt dans des chemins creux, qui révèlent tantôt un ferme, tantôt une cilla de style résidence secondaire. Après quoi nous retrouvons la campagne vallonnée, les bosquets de peupliers, le grand silence des champs. L’impression dominante : celle d’un endroit oublié, perdu dans la nature. De loin en loin, un chien aboie, un oiseau sort en fusée d’un buisson d’aubépines, lance une trille et disparaît. Marcel Lamy, instituteur, a voulu nous présenter « son » Dolembreux, où il vit depuis quinze années. Pour lui, les taches que font les hameaux, rouges et grises sur le vert et le roux des champs, sont parlantes. Chaque toit porte un nom, de même que chaque ferme. Et les aboiements des chiens : « C’est mascotte », dit-il. Et, se tournant vers sa femme : « Tu sais, Mascotte de chez Henri ! ».
Mme Lamy sourit et acquiesce. C’est une jeune femme discrète mais rapide dans ses gestes et ses initiatives, et, nous apprend-elle, comptable de profession. Une comptable à Dolembreux ? « Et pourquoi pas ? répond-elle avec bonne humeur. J’ai un seul client, mon mari. Mais comme celui-ci, outre l’école, s’occupe des six sociétés auxquelles adhèrent les habitants de Dolembreux, et qu’une comptabilité, même sommaire, est indispensable pour chacune d’entre elles, je vous vous assure que je ne chôme pas… » Six sociétés pour deux cent cinquante habitants (nourrissons compris), voilà qui laisse rêveur.
 
Une question d’intuition
Marcel Lamy, un éducateur de vocation. Il faut le voir rassembler ses quelque quarante élèves dans la cour de l’école pour sentir en lui ce mélange d’autorité, de gentillesse, de calme et de vitalité qu’aucune Ecole normale ne vous apprend. Les enfants s’alignent par deux, sur tout le pourtour du préau qu’ombrage un merveilleux marronnier. Ce sont des filles et des garçons bien portants, poussés dru et cependant disciplinés ; on ne chahute pas dans les rangs.
- C’est une question d’intuition, dit l’instituteur. Ces gosses de la campagne sont aussi intelligents que ceux de la ville sinon davantage. Mais ils ont besoin de liberté physique. J’ai constaté que le rendement est meilleur lorsque, après vingt-cinq minutes de cours, je les lâche quelques instants dans la cour afin qu’ils se défoulent. La leçon recommence ensuite, plus efficace.
Efficacité telle que, cette année, six anciens élèves de Mr Lamy viennent de réussir leurs examens en deuxième et troisième année d’université. Six garçons et filles qui ont appris, dans cette école, avec ce maître, à aimer le travail de l’esprit et à le valoriser.
L’école cependant est bien simplette. Une seule classe om se trouvaient rassemblés, jusqu’il y a cinq ans, environs quatre-vingts garçons et filles d’âge scolaire. Depuis lors, une réforme est intervenue au niveau ministériel, des compromis pleins de bon sens au niveau communal, et les enfants de six à huit ans ont été pris en charge par l’école libre de Dolembreux, tandis que leurs aînés continuent d’aller chez Mr Lamy. L’entente entre les deux écoles est parfaite, le réfectoire est commun et réunit les demi-internes qui ne peuvent rentrer chez eux à midi. Quant aux « récréations culturelles », concerts, conférences accompagnées de dias, etc., il va de soi que les deux écoles en bénéficient également et en commun. Dans des villes ou des bourgs plus importants ou plus ambitieux, on a construit écoles, maisons de la Culture, stades, piscines. C’est très bien, mais nous constatons que Dolembreux arrive, mine de rien, à un résultat identique. Sans tapage, grâce à la bonne volonté de tous, le village s’est mis à l’heure du XXème siècle de manière empirique, ce qui fait son charme et sa personnalité.
L’école par exemple. Une seule grande pièce, traditionnelle, avec les pupitres destinés aux petits, aux moyens et aux grands, une estrade et un tableau noir. Une antique « armoire à trésors » où plusieurs générations de maîtres d’école, sans compter Mr Lamy et ses élèves, ont rassemblé des fossiles, des morceaux de quartz et de schiste, une étoile de mer, un oursin, un écureuil empaillé, et même un modeste microscope. Mais à côté de ce précieux musée, la note d’aujourd’hui : un poste de TV.
Les enfants des villes ne se rendent pas compte de ce que représente la télévision scolaire pour un instituteur rural et ses élèves. Tout ce qui se construit dans le monde et dans tous les domaines, ce que nous appelons la « culture », est apporté de cette manière à un public jeune, non blasé, et qui participe activement aux émissions. Car Mr Lamy est là, n’est-ce pas, lui aussi jeune, enthousiaste et soucieux d’utiliser à cent pour cent cet instrument pédagogique qui renouvelle entièrement les méthodes d’enseignement dans les campagnes.
 
Des groupes extra-scolaires
Il en va de même pour l’enregistreur qui est à la classe et au village ce qu’était l’album de famille pour les « anciens ». Tout ce qui intervient dans la vie de Dolembreux est enregistré, depuis le chant du coucou jusqu’au concert donné l’an dernier par les Jeunesses musicales dans l’école même.
L’école est au cœur du village. Les enfants qu’elle a marqués continueront peut-être leurs études, mais, dans la négative, ils auront acquis une curiosité, un désir d’aller plus avant, et de ne pas se laisser enfermer dans la routine de leur métier. Tel est, en tout cas, le vœu de Mr Lamy et de ses collègues, et le but des groupes extra-scolaires qui se sont créés ici.
Ces « sociétés » sont bien vivantes en dépit des difficultés matérielles. Le volley et le tennis de table ont pris racine dans la commune, et chaque année un moniteur vient entraîner les équipes dont fait évidemment partie l’instituteur. Nous avons pu assister également aux activités du groupe équitation. Un manège existe en effet à quelque distance du village ; tous ceux qui en ont le désir s’y rendent, paient une minime cotisation et s’entraînent à la compagnie des chevaux sous la direction d’un moniteur aussi bourru que compétent.
Pourquoi les sports ? Marcel Lamy s’explique :
- Pour les enfants et les adolescents, rien ne vaut ces sports pour acquérir la maîtrise des réflexes, la souplesse, la rapidité des réactions. De surcroît, pour nos enfants, l’équitation demeurait jusqu’à présent un sport de luxe. Aujourd’hui, ils savent que ce domaine ne leur est pas interdit, ni économiquement ni socialement. Il fallait les décomplexer, ces gosses.
Et, plus encore, leurs parents. Il en va de même pour la natation, mais là, je n’ai pas encore de brillants résultats.
 
Solidarité avant tout
Il faut dire que la piscine la plus proche de Dolembreux est à Liège. Ce qui signifie une demi-journée de déplacement, 500Frs de car et, pour l’instituteur, la responsabilité entière d’une quarantaine de filles et garçons dont les uns barbotent encore à la petite profondeur, tandis que les aînés veulent battre des records de crawl ou plonger de la girafe. Cette situation – manque de piscine et carence de moniteurs rétribués – est anormale, et l’on conçoit que les instituteurs ruraux n’acceptent ces responsabilités qu’à contre-cœur et « sous toutes réserves ». Encore que Mr Lamy soit très fier de « ses » nageurs !
Il serait fastidieux d’énumérer tout ce qui naît, tout ce qui bouge dans un petit village wallon, pour autant que l’impulsion soit donnée. Une question se pose cependant : d’où vient l’argent ? Réponse : on se débrouille. L’administration communale fait ce qu’elle peut, c’est-à-dire, donne 10.000Frs ici, 5.000Frs là. Deux comités, les Œuvres scolaires et les Amis des pensionnés, parviennent à récolter des fonds grâce à des tombolas, des fêtes équestres, des soirées avec « cabaret », qui attirent les jeunes des environs. A la prochaine fête des pensionnés, vous verrez l’instituteur à la buvette, servant des demis bien mousseux, et son épouse distribuant des sandwiches, avec ses amies. Ils auront d’ailleurs stencilé les circulaires, les invitations et les tickets d’entrée. Tout cela en-dehors des heures de cours, évidemment, et bénévolement. C’est aussi Mme Lamy qui ramène, à midi et à 5h, les élèves dont les habitations sont situées trop à l’écart du village. La voiture n’est pas spacieuse, il faut faire le trajet aller-retour deux ou trois fois. Peu importe…
Enfin, pour terminer, une petite histoire. On sait que, dans le cadre du Marché commun et de sa politique agricole, des primes sont octroyées aux fermiers qui abattent leurs vaches laitières et à ceux qui suppriment, dans leurs exploitations, un certain nombre d’arbres fruitiers. Nous ne prendrons parti ni pour ni contre cette mesure à laquelle les agriculteurs sont fort sensibles. Toujours est-il qu’à Dolembreux, un des fermiers abat chaque année un certain nombre de ses pommiers. Or, ceux-ci, comme de juste, portent des pommes, ce qui inspira aux habitants du village une merveilleuse idée.
 
Le cidre de Dolembreux
Les pommes des arbres abattus furent récoltées par les écoliers ; un pressoir découvert dans une ferme des environs fut acheté à bas prix. Mme Lamy se plongea dans des ouvrages techniques concernant la fermentation. Le Comité des Œuvres scolaires se coupa en quatre pour aider ces audacieux, grands et petits, élèves et maître, qui ne doutaient de rien. Ils voulaient, figurez-vous, faire du cidre. Et ils le firent. Les pommes, le pressoir, la décantation, les fûts, la mise en bouteilles constituèrent d’excellentes leçons de choses qui passionnèrent ces petits villageois pour lesquels un sou est un sou. Ce cidre n’est pas commercialisé, il est la propriété de Dolembreux et entre petit à petit dans le folklore. « Il n’y a que chez nous que cela peut arriver », déclare avec fierté un géant aux cheveux noirs et drus, rieur, heureux de vivre, et qui fait fonction de cantonnier. Note des reporters : ce cidre est vraiment très bon, on reviendra. Merci.
Cette anecdote illustre le rôle actuel de l’instituteur primaire dans de petites communautés. Des Dolembreux se comptent par centaines en Belgique, surtout dans la partie francophone du pays. Ce sont, au figuré, des communes errantes, ne sachant que devenir : faut-il abandonner la terre ou non ? Les anciens veulent « tenir », demeurer où ils sont nés ; les jeunes aspirent aux lumières de la ville ou rêvent de tourisme. La personne la mieux placée pour les aider est le maître d’école. Non pas en président un Conseil des parents, mais en vivant la vie du village et en discutant, assis sur le bord de la route, avec l’épicière ou le cantonnier, d’égal à égal.
 
Une touche d’amertume
Nous vous avons parlé de Marcel Lamy, de sa femme, de leurs efforts et de leurs longues journées. Mais nous avons visité également d’autres communes et y avons rencontré des instituteurs qui ont, eux aussi, donné une âme à leur village. Toutefois, nous avons recueilli, dans deux écoles du Luxembourg et du Namurois, des réflexions assez amères.
-Notre prestige n’existe plus. Nous étions, voici cinquante ans, des gens instruits à l’égard du curé et du maire. Nous faisons peut-être aujourd’hui du bon travail, les enfants nous aiment bien, mais les adultes nous regardent avec condescendance.
A X…, province de Namur, l’instituteur s’est exprimé de manière encore plus nette.
-J’avais, il y a quatre ans, un cancre, un super-cancre. Il a doublé, redoublé, je lui ai répété : « Joseph, tu ne feras rien de bon dans la vie si tu ne fais pas un effort pour étudier… ». Ah oui ! En fin de compte, à dix-sept ans, il a quitté l’école. Cette année, le voici de retour, directeur d’un dépôt de gaz liquide, ce qui laisse encore du temps libre pour bricoler. Nous nous rencontrons ; il est habillé comme je ne le serai jamais et me regarde d’un œil narquois : « Ces retenues, n’est-ce pas, monsieur, et ces dictées à recommencer. Tout cela pour rien, puisque je gagne le double de ce que vous gagnez… »
Cette histoire est authentique, et l’on comprend le désenchantement de l’instituteur qui la raconte.
Ne serait-il pas urgent et raisonnable que leur statut soit réétudié, leur fonction réévaluée, et que des Marcel Lamy ne doivent plus faire des journées de quatorze heures de travail, même si c’est avec le sourire aux lèvres, et, dans le cœur, la joie d’être utile à son village ?

 

  

 

 

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