1940-1945

 

Cette partie regroupe des extraits du livre "Résistances et mémoires d'Ourthe-Amblève 1940-1945" par José Marquet, avec l'accord des éditions Céfal à Liège.
D'après les textes de l'abbé Joseph Hanssen, curé de la paroisse de Dolembreux qui nota dans un petit cahier d'écolier les événements du village au jour le jour…

Dolembreux – Les obus de mai 1940

L’ancienne commune de Dolembreux a, elle aussi, vécu des moments historiques. Dolembreux est détachée de la commune de Sprimont en 1879 et érigée en commune autonome à cette date. Lors des fusions des communes en 1977, Dolembreux est reprise dans la nouvelle entité de Sprimont.
Le 12 avril 1940, le Collège échevinal de Dolembreux publie un avis à la population donnant des conseils en cas d’évacuation ainsi que les instructions nécessaires concernant les déclarations de bétail ou de matériel.
Ce document montre à quel point les formalités administratives tiennent encore la première place au niveau des préoccupations du moment.

 

Dès le début des hostilités, Monsieur l’abbé Joseph HANSSEN, curé de la paroisse de Dolembreux, note dans un petit cahier d’écolier les événements du village, au jour le jour. J’ai trouvé l’essentiel de ce qui suit dans le carnet intitulé « Les premiers jours de la guerre 1940 à Dolembreux » et ces notes ont servi de base pour les autres commentaires.

Le 10 mai 1940

Depuis le 3 septembre 1939, l’Allemagne est en guerre avec l’Angleterre et la France et le 10 mai 1940 la Belgique est envahie malgré sa neutralité.

La nuit du jeudi 9 au vendredi 10 mai, les premiers avions ennemis réveillent les habitants de Dolembreux vers 3 heures par le vrombissement de leurs moteurs. Ce sera le cas toute la journée. Ces appareils de la Luftwaffe visent principalement des objectifs militaires, comme des aérodromes.

A chacun de leurs passages ces chasseurs bombardiers essuient les tirs d’obus de la défense anti-aérienne (DCA) des forts de Liège, dans un vacarme assourdissant à tel point que certains habitants vont se réfugier dans les caves voutées de chez Yvan DRUYCKERS.

Vers midi, les militaires rappelés et les jeunes gens visés quittent le village. Parmi eux, l’instituteur du village, Monsieur Prosper RENQUIN, lieutenant de réserve chez les Chasseurs Ardennais.

L’après-midi, le fort d’Embourg envoie des obus en direction de l’église paroissiale Saint-Joseph construite sur un promontoire en 1769 par le maître-maçon Jean-Gilles JACOB. Sur son monticule, l’église surplombe le village et tous les environs. La tour de l’église est sans doute considérée par l’armée belge comme un poste d’observation potentiel que l’ennemi ne doit pas pouvoir utiliser pour épier plusieurs fortifications très proches à vol d’oiseau.

Beaucoup de réfugiés venant de l’est du pays et notamment de Verviers traversent le village et se dirigent vers Méry, entre Esneux et Tilff, pour franchir l’Ourthe puis remonter pour atteindre le Condroz.

De fortes détonations continuent à se faire entendre et ébranlent toute la région. On apprendra plus tard que les troupes belges du Génie ont fait sauter à la dynamite les ponts sur l’Ourthe, dont ceux d’Esneux, Hony et Méry. Une autre déflagration, plus proche encore, inquiète la population. La route Dolembreux-Méry vient également d’être mise hors service par l’explosion de mines creusant un grand entonnoir. Avec ces charges d’explosifs, les soldats belges ont rendu impossible toute circulation en cet endroit.

Une accalmie survient à la soirée, mais la nuit, l’agitation reprend de plus belle. Dans le bruit d’enfer des canonnades, tout sommeil est impossible.

Le 11 mai 1940

Dès ce samedi, les journaux cessent de paraître. Quelques informations sont recueillies à la T.S.F. jusqu’au dimanche 12 mai à 13 heures. A ce moment, le courant électrique est coupé, privant ainsi la population d’éclairage, de force motrice et de téléphone. Du coup, les nouvelles quant à l’invasion allemande sont rares et contradictoires. Il s’agit généralement de rumeurs. La distribution d’électricité ne reprendra que deux semaines plus tard, le dimanche 26 mai. Entre-temps et comme partout, Dolembreux va vivre isolée du reste du monde.

Ce deuxième jour de la guerre voit la reprise du survol par les avions allemands regroupés en escadrilles impressionnantes. Les réactions de la défense anti-aérienne belge s’amplifient et les forts de la ceinture liégeoise tonnent à qui mieux mieux. On entend nettement ceux de Boncelles, d’Embourg et de Chaudfontaine, peu distants. Y a-t-il en outre des tirs des fortins ?

L’après-midi est particulièrement éprouvant et la situation devient de plus en plus dangereuse dans la commune où sifflent et éclatent un nombre croissant d’obus qui déchirent le ciel. Des shrapnels s’abattent un peu partout sur les toits des maisons, de l’église, du presbytère. On en retrouve également dans des jardins. Dans la prairie de Louis MARCOTTY, une vache est tuée et d’autres blessées par ces éclats d’obus.

Apeurés par les bruits des canons et des avions, les habitants désertent les rues du village et se terrent. Essayant de se mettre à l’abri, de survivre, la tête dans les épaules et le dos courbé, ils comptent les coups de ces déferlements guerriers.

Profitant d’un ralentissement du vacarme, vers 18 heures, les habitants sortent de leurs caves et apprennent par des réfugiés que les Allemands sont arrivés à Aywaille. Vrai ou faux ?

A l’annonce de l’approche de l’ennemi, la peur augmente et un vent de panique souffle. Certains décident de partir sans plus attendre. C’est le cas pour le bourgmestre Paul RANSY, le garde-champêtre Edgard CROIZLET, les Pères de Hautgné ainsi que les novices et d’autres et d’autres.

Dans la confusion totale, il en est qui n’arrivent pas à sortir du dilemme. Partira ? Partira pas ? Que faire ?

Quelques-uns renoncent à la dernière minute en constatant le retour de voisins qui ont rebroussé chemin par contrainte, voies et ponts n’étant plus accessibles.

La nuit du 11 au 12 mai est également mémorable sous les sourdes détonations des canons des forts liégeois qui tonnent, tonnent et tonnent de plus en plus fort, de plus en plus souvent. Dans cet environnement terrifiant, très peu se mettent au lit et se calfeutrent dans ce qu’ils croient être l’endroit le moins dangereux. Les caves de chez RENQUIN et de chez DRUYCKERS affichent complet. On y murmure que deux ou trois soldats allemands auraient été vus au centre du village vers 21 heures. Allez savoir !
 

Un dimanche de pentecôte

Le 12 mai 1940, l’allégresse habituelle de circonstance en cette fête religieuse n’entraîne guerre d’alléluias en cette triste journée.

Le curé Joseph HANSSEN officie à la grand-messe de 10 heures devant six fidèles: la ménagère du presbytère, deux religieuses, deux membres de la famille JORSEN et le domestique d’A. DEVAHIVE.

Peu avant l’office, une trentaine de soldats motocyclistes de la Wehrmacht sont arrivés au village, en éclaireurs. Vers midi, après s’être restaurés, ils brisent à coups de crosse de fusil une fenêtre de la maison FLAGOTHIER et forcent tout aussi brutalement la porte de la maison voisine, chez DEJARDIN. Ces deux immeubles sont inoccupés. En y pénétrant, les Allemands espèrent avoir à l’arrière des bâtiments une vue dégagée sur une de leur cibles : le fort d’Embourg.

Pour disposer de plusieurs angles de vue, ils font également irruption dans le grenier de la maison des Sœurs. D’autres habitations vides font l’objet de la même visite brutale. C’est le cas chez LESPINEUX, BROUHON et MICHEL, notamment. Chez MICHEL, les Allemands s’emparent de la voiture automobile mais ils n’arrivent pas à la mettre en marche car la batterie a rendu l’âme.

Qu’à cela ne tienne, les envahisseurs dénichent une batterie en bon état sur la voiture de Monsieur DUBOIS, effectuent le transfert, et le tour est joué.

On n’est pas des conquérants pour rien! Le hasard a voulu que Monsieur DUBOIS, instituteur à Prayon, se rende ce jour-là chez sa tante, Madame LAGUESSE.

Tous ces indésirables partent enfin dans le courant de l’après-midi. Profitant du répit et au vu du sort réservé à la moto de J. RANSY, le curé met la sienne en sûreté. On ne sait jamais, pense-t-il et puis, un homme avisé… Cette précaution s’avère sage puisque le soir deux militaires allemands reviennent et saisissent le camion d’Alex ADAM.

Craignant une nouvelle nuit agitée, l’abbé HANSSEN procède à une installation adéquate dans la cave de la cure. Il y entrepose des planches, des sacs, des coussins, des vivres, une pelle, une pioche et même un pic pour le cas où il faudrait se déterrer. Il faut bien s’attendre au pire dans une période où les questions sont plus nombreuses que les certitudes.

Le quatrième jour de guerre

La première partie de la nuit est relativement calme et un repos de quelques heures est le bienvenu en ce 13 mai 40. Pas pour longtemps, hélas, puisque le feu d’artifice recommence vers 4 heures avec une intensité accrue pour atteindre un niveau jusque là inégalé. Quelle galère ! On entend des bruits de canonnades provenant du nord-est. Sont-ce les forts de Chaudfontaine ? De Tancrémont ? De Battice peut-être ?

En se rendant à l’église à 7 heures du matin pour la messe basse, le prêtre aperçoit quelques cavaliers allemands qui passent au galop. Plus tard dans la journée, on constate une reprise des activités aériennes par des passages successifs de groupes de nombreux bombardiers. On en compte jusqu’à quarante dans chaque formation. Ces sombres nuages d’orage, porteurs de mort et de désolation, donnent une sensation d’écrasement, d’anéantissement. Puissants instruments d’un HITLER démoniaque, ces engins volent pour semer l’enfer.

Soudainement, les choses s’aggravent encore davantage dans le village. Les Allemands installent une batterie de canons dans le haut de la prairie de P. BOUTET. Il est 18 heures lorsqu’elle commence à canonner sur le fort d’Embourg. C’est terrible. Les portes et les fenêtres se mettent à trembler tandis que des objets tombent sur le sol ou se heurtent.

Rapidement, les observateur du fort d’Embourg ont localisé la batterie allemande et ripostent par des tirs violents pas toujours précis.

Partout dans le village, la situation devient de plus en plus dangereuse. Le presbytère est situé en plein dans la trajectoire des tirs des belligérants. Le curé entend les boulets siffler au-dessus de sa tête et ne pouvant rester en cet endroit, rejoint l’abri de la maison DRUYCKERS où les gens du centre du village se sont regroupés. Ils récitent le chapelet. Même ceux qui ont oublié leurs pratiques religieuses prient avec les autres.

« C’est le cas de parler de l’épée de DAMOCLES ! » écrira plus tard l’abbé HANSSEN dans son carnet de notes.

En pareilles circonstances, il y a également une très forte incompréhension dans l’esprit des Belges. Alors que la grande guerre de 1914-1918 était celle qui devait en finir une fois pour toutes avec ces conflits, on voyait à nouveau, vingt-deux ans seulement après le fameux armistice, ces hordes de fanatiques allemands de retour, bien armés et méprisants.

Comment était-ce possible ?

Le curé poursuivit la visite des caves et pénètre dans celle de chez MICHEL, puis chez Mademoiselle PHILIPPART où il rencontre d’autres paroissiens rassemblés. Les révérendes Sœurs font partie de ce groupe, mais après hésitations, rejoignent finalement leur propre logis.

Le presbytère jouxte l’église, à l’ouest du chœur. L’abbé y passe la nuit, tout habillé, en des allées et venues entre son lit à l’étage et son installation de fortune à la cave, selon l’intensité des combats. Il se tient prêt à toute éventualité car les projectiles continuent leur route mortelle. Pendant cette nuit, cinq chevaux seront volés.

Mardi 14 mai

Cette journée est marquée par le passage de nombreux avions et les tirs de l’obusier de la prairie BOUTET en direction du fort d’Embourg.

Les allemands stationnés à la Haie des Pauvres font mouvement vers Chaumont. A la ferme RANSY, ils s’emparent du cheval et déclarent d’un air narquois :

- « Léopold III vous le payera ! ».

Utilisant quelques moments de répit, le curé se rend à Hautgné et à Hayen pour avoir des nouvelles de ses ouailles. Elles sont très heureuses de le rencontrer car jusque là, elles n’ont plus vu âme qui vive. Personne ne se risque plus loin que les strictes limites de son hameau. Encore faut-il que ce soit bien nécessaire.

Sixième jour

Une intensification des combats caractérise ce 15 mai 1940. Les forts d’Embourg, de Chaudfontaine et de Boncelles sont les cibles des canonnades par la batterie du pré BOUTET et par d’autres canons nouvellement postés à Piretfontaine et à Wachiboux. Les allemands accentuent la pression et une batterie supplémentaire est mise en position dans le pré MARCOTTY. Tous ces tirs d’artillerie se mêlent aux bombardements aériens des forts de défense. Le ciel est constamment sillonné par de gros pruneaux au noyau de mort.

Vers minuit, de sa chambre à coucher, le curé HANSSEN voit distinctement des fusées lumineuses vers l’ouest, du côté du fort de Boncelles, éclairant un avion qui, très haut, tourne en rond et bombarde le glacis, également visé par les batteries de Dolembreux.

De par sa proximité et sa position géographique, le hameau de Nômont, de la commune d’Esneux, connaît tout spécialement les conséquences de la bataille du fort de Boncelles.

Le prêtre se rend ce jour-là à Betgné pour y rencontrer d’autres familles de sa paroisse. Il a l’occasion de discuter avec le premier échevin, Monsieur Désiré DELVAUX. Leurs préoccupations sont le ravitaillement des habitants. Depuis le 10 mai, en effet, il n’y a plus de possibilité d’avoir du pain, les boulanger ayant cessé leurs tournées.

Monsieur DELVAUX décide de s’informer auprès de la meunerie DONIS à Esneux.

Il obtient par ce biais une certaine quantité de farine qu’il convient de répartir au mieux, pour parer au plus pressé.

16 mai 40

Au lever du jour, ce jeudi, les batteries allemandes de Dolembreux reprennent leur pilonnage depuis Piretfontaine et Chaumont, tandis que les canons installés dans la prairie de chez MARCOTTY sont déplacés par leurs canonniers. Sur leur affût, les longs tubes sont pointés sur une autre cible.

Le scénario de la veille se répète et, sous l’avalanche, le fort de Boncelles succombe. Il est le premier de la série.

Beaucoup d’allemands quittent le village et montent en ligne à Beaufays.

Des évacués de Verviers ont décidés d’arrêter leur exode à Strée et regagnent péniblement leur foyer. Epuisés, ils s’arrêtent à Dolembreux et sont hébergés à l’école des Sœurs.

Le lendemain, les forts qui le peuvent continuent à riposter dans un vacarme épouvantable. Un vacarme comme on ne croirait jamais qu’il en existe.

Vu le retrait de l’armée belge et l’avance allemande qui en résulte, les forts de Liège poursuivent isolément la lutte, avec un courage exemplaire. Dans le plan de bataille, Dolembreux est spécialement exposé. A un point tel que pendant la messe de 7 heures, des éclats d’obus ou de shrapnels viennent s’écraser sur un mur de l’église et brisent une partie du premier vitrail droit. C’est la confusion dans l’assemblée et le célébrant, arrivé au « Sanctus », se demande à un moment donné s’il va continuer sa messe ou interrompre l’office. Il choisit d’accélérer le rythme de la liturgie et la messe est dite.

En fin d’après-midi, on n’entend plus les canons tirer. Subitement, ils se taisent. Le silence qui s’installe reste néanmoins lourd d’interrogations.

On dit que le fort d’Embourg va être pris à la baïonnette, mais que ne dit-on pas ? Effectivement, les défenseurs du fort d’Embourg ont été forcés de se rendre ce vendredi 17 mai après une semaine de vaillants combats.

Faits prisonniers on les aperçoit passant en colonne à la Haie des Chênes et se dirigeant vers Sprimont. Parmi eux, plusieurs jeunes gens de Dolembreux.

Les démarches de l’échevin Désiré DELVAUX se concrétisent par une distribution d’un kilo de farine par personne. Ce ravitaillement, pour relatif qu’il soit, est évidemment le bienvenu.

Il a lieu au domicile de Mr DELVAUX à Betgné, en présence des conseillers communaux DETHIER, AURY et DEPRESSEUX.

De jour en jour

Pendant la nuit, de puissants projecteurs balayent le ciel et des batteries allemandes tirent sur des avions alliés entourés de faisceaux de lumière. Les soldats allemands qui ont réquisitionné un logement chez d’ANS, NANDRIN et PIRET quittent le village le 18 mai. Des troupes sont toujours installées à Chaumont et à la Haie des Chênes.

Les journées se succèdent avec des bruits plus lointains difficiles à identifier. Localement, en-dehors des passages d’avions, la situation est presque calme.

Les 21 et 22 mai, les chômeurs de Dolembreux remblaient le cratère résultant de la destruction de la route vers Méry, pour rétablir le passage. Le lendemain, une distribution de viande est effectuée à l’abattoir de G. FAGNOUL, grâce à Mr FISENNE qui a tué un cochon pour alimenter quelque peu la population. Cette initiative est perturbée par le passage à très basse altitude de trois avions qui rasent littéralement le toit de l’église.

Heureusement, il y a plus de peur que de mal car ces dangereux oiseaux de guerre disparaissaient déjà à l’horizon.

Les familles Arthur STIENEN et Fernand DENOEL rentrent à leur domicile, après évacuation, le 24 mai. Deux jours plus tard, on peut à nouveau écouter la T.S.F. L’électricité a été rebranchée sur le réseau, mais les nouvelles ne sont guère bonnes. Malgré les survols presque ininterrompus d’avions, les enfants retournent à l’école. Les classes sont rouvertes.

Le mardi 28 mai 1940, le révérand père BRUYSSE de Hautgné annonce la capitulation du roi Léopold III et le départ à Paris du gouvernement belge. Plus tard, on apprend qu’on lève une nouvelle armée belge en France.

Ce jour-là, le curé HANSSEN se rend à Beaufays et à Ninane. Les églises de ces deux paroisses ont beaucoup souffert. Celle de Ninane, particulièrement proche des forts, est pratiquement détruite. Au cours de son périple, l’abbé a pu se rendre compte à quel point les glacis des fort d’Embourg et de Chaudfontaine ont été labourés par les obus et les bombes.

L’héroïque fort de Tancrémont se rend le 29 mai, soit un jour après la capitulation de l’armée de campagne. A partir de ce moment, le retour au village de civils évacués et de soldats belges libérés s’accentue.

Le populaire Yvan PIERRE a aussi participé à la campagne des 18 jours. Démobilisé, il rentre le 1er juin, revenant de Bruges à bicyclette. Il est suivi de peu par F. FISENNE. Ces rapatriements se succèdent à bon train. Le 1er juillet, quelques jeunes gens d’Ogné-Sprimont font une dernière halte à Dolembreux avant d’atteindre leur but final.

En continuant la lecture du cahier pastoral, on y lit dans l’ordre chronologique, les faits ci-après:

3 juillet: Emile REYNAERTS, revenant de France, a réintégré le village.

7 juillet: Le bourgmestre Paul RANSY et le garde champêtre Edgard CROIZLET rentrent au bercail. Ils s’étaient réfugiés OUTRE-QUIEVRAIN.

9 juillet: Des avant-gardes allemandes réquisitionnent 300 logements pour des troupes qui arrivent le lendemain.

12 juillet: En voiture, Madame DEJARDIN revient de Bordeaux. Elle est suivie par la famille HEPCEE, puis par la famille BROUHON qui avait séjourné en Bretagne.

21 juillet: La fête nationale ne pouvant être célébrée normalement, des cérémonies religieuses particulières ont lieu.

24 juillet: Lucien PAULUS réfugié à Brive-la-Gaillarde en Corrèze, est de retour au village.

1er août: Le hameau de Hayen retrouve le jeune Oscar MEUNIER.

5 août: A bord d’un camion NANDRIN, Louis et Auguste VANDENARDEN ont débarqué la nuit en provenance du Gers.

13 août: Démobilisé, le sergent Armand NIZET retrouve également sa famille.

16 août: Cette journée voit le retour à Dolembreux d’Alphonse BOUTET et d’Alphonse LECLOUX.

19 août: Un troisième Alphonse, MARCOTTY cette fois, a délaissé Quillan, dans l’Aude, au profit de sa paroisse.

20 août: Un pèlerinage à Notre-Dame de BANNEUX est organisé. Il regroupe 55 fidèles, les uns à pied, les autres à vélo.

24 août: Après avoir séjourné dans l’Allier, la famille HABEAUX, de la Haie des Chênes, retrouve son logis.

26 août: Est de retour le sous-lieutenant de réserve aux gardes frontières, l’instituteur Prosper RENQUIN, lui aussi démobilisé. Il s’était retrouvé dans le Gard, à Pont-Saint-Esprit.

Le hasard a voulu que ce soit sur un endroit à consonance religieuse que se referme le petit bréviaire historico-paroissial du curé de Dolembreux.

En conclusion, on peut dire que Monsieur le curé Joseph HANSSEN ne se doutait certainement pas à quel point, plus de soixante ans plus tard, son petit cahier baptisé « Les premiers jours de la guerre 1940 » constituerait un témoignage précieux. Il permet utilement de faire réellement prendre conscience des réalités dramatiques de certains aspects de la guerre.

Tous ces faits particulièrement précis qui se situent en outre dans un cadre très local avec des gens du cru sont de nature à mieux cerner la porté pratique de grands événements mondiaux, certes bien connus, mais forcément anonymes. Ce petit cahier est un véritable miroir du passé.

Puisse-t-il réfléchir aujourd’hui et demain des images d’espérance !

Note

Deux fois en un quart de siècle, la province de Liège eut la pénible charge d’entamer des conflits entraînant la Belgique dans la furie destructrice. La position fortifiée de Liège établie à la fin du XIXème siècle s’avéra dépassée en 1914. Réhabilitée et complétée dans les années 1920 et 1930, la défense des forts de Liège, quoique héroïque, ne put résister davantage à la déferlante nazie de 1940.

Malgré les restructurations, ces forts n’avaient pas été aménagés pour résister longtemps. On n’avait pas du tout prévu l’intensité des attaques aériennes par des commandos parachutistes et par des planeurs allemands.

Comment ne pas avoir envisagé que des troupes ennemies tomberaient du ciel ? Le style d’attaque au canon géant appelé « La grosse Bertha » (Die dicke Bertha), si dangereuse en 1914, était bel et bien révolu.

Nos stratèges l’ignoraient, tout comme le fait que les avions allemands de combat du type « Stuka » avaient a particularité d’être équipés d’une sirène stridente qui hurlait lors des piqués et qui avait pour but de provoquer la panique avant l’arrivée des unités de parachutistes.

 

« Le présent du passé, c’est la mémoire ;
Le présent du présent, c’est la vision ;
Le présent du futur, c’est l’attente ».
(Saint-Augustin)

 

Encore des victimes

A 4 heures du matin, le samedi 2 septembre 1944, arrivèrent au village de Fontin plusieurs camions chargés de troupes allemandes de la division SS. Ils garèrent leurs véhicules dans les hangars et se mirent en quête d’hébergements. Vers 7 heures, ils réquisitionnèrent dans les maisons une ou deux chambres à coucher pour passer quelques nuits. Ils étaient environs 200.

Un quart de ces soldats dormirent dans la salle du Patronage, d’autres à l’école ou chez des particuliers qui durent accepter à loger 2, voire 3 militaires. Heureusement, sans doute à la suite de nouveaux ordres, ils décampèrent dès le lundi 4 septembre. La joie de les voir partir ne dura pas longtemps car ils furent remplacés par d’autres SS encore plus nombreux.

Le mardi 5 septembre 1944 fut une date mémorable. Des bruits de mitrailleuses se firent entendre l’après-midi dans les environs de La Haze et de Betgné. Était-ce des combats dans les bois entre SS et maquisards ?

Vers 19 heures, la triste nouvelle de la mort tragique de deux paroissiens, Georges DEWARD et Arthur WAGEMANS, ainsi que celle de deux autres personnes, entraînait stupeur et consternation.

Alors qu’ils étaient des innocents qui essayaient de ne pas tomber dans les griffes des envahisseurs, ils furent traités de terroristes et chargés sur un camion. On les emmena à la sortie du hameau, au carrefour des routes vers Montfort et Chaply, près de la maison POTELLE. Là, ils furent alignés dans une petite prairie et mitraillés à bout portant. Il était 17 heures.

Georges DEWARD, époux de Marie WOUTERS, était âgé de 49 ans et avait trois enfants. Arthur WAGEMANS avait 41 ans, une épouse Laura RUTHIEL, et un petit garçon de 10 ans. La troisième victime s’appelait Jean NOWICKI. Célibataire de 39 ans et de nationalité polonaise, il habitait normalement à Kinkempois mais était venu s’établir provisoirement à La Haze, chez MOUREAUX, pour échapper aux bombardements visant les installations ferroviaires proches de son domicile.

La quatrième victime qui avait été passé par les armes était un jeune homme d’une vingtaine d’années qui venait chaque semaine dans le village pour y quérir quelques tartines et des pommes de terre. Lors de la découverte de son corps, on ne put établir son identité. Après démarches et recherches, il s’avéra qu’il s’appelait Jean LECLERC et qu’il provenait de Beyne-Heusay ou de Nessonvaux. Les dépouilles des victimes de la cruauté nazie furent ramenées sur une charrette de ferme par messieurs ROUXHET et CHARPENTIER et ensevelies dans leur maison ainsi que chez madame Elise ROUXHET.

Le lendemain mercredi 6 septembre au soir, ces malheureux furent inhumés clandestinement dans une tombe commune au cimetière de Fontin où une brève absoute religieuse se déroula. Cette petite cérémonie se fit à l’insu des Allemands car selon les ordres ces victimes auraient dû être enterrées immédiatement après leur meurtre à l’endroit même où elles avaient été fusillées.

Ce mercredi 6 septembre on apprit une autre pénible nouvelle à Fontin, et pour cause, puisque le dévoué organiste René DORMAEL avait été lâchement assassiné à la Haie des Pauvres à Dolembreux. Ce forfait avait été exécuté la veille, peu avant la mort des quatre autres victimes. René DORMAEL s’était rendu à la ferme PIRET pour y chercher un peu de beurre et de lait pour ses parents, comme il faisait chaque mardi après-midi. La fatalité voulut que ce fut pour la dernière fois.

Le curé de Dolembreux avait découvert le corps et il prévint l’oncle de la victime, Emile FLAGOTHIER. Ce dernier vint enlever la dépouille mortelle qui gisait, étalée à l’entrée de la ferme. Tout ceci à l’abri des regards des hitlériens barbares. René DORMAEL fut enseveli chez son oncle et le lendemain, après une absoute à l’église, fut enterré au cimetière de Fontin dans le caveau familial. Alors que le cortège funèbre passait place des Vieux Tilleuls il croisa un groupe de soldats allemands qui rôdaient dans le village avec leurs mitraillettes prêtes à l’action. Très nerveux, ces SS se croyaient constamment assaillis par les francs-tireurs.
 

Récit du début de la guerre 1914-1918 par les soeurs du couvent de Dolembreux

Dans la nuit du 4 août le bombardement commence. De leurs fenêtres, les sœurs voient les traînées de feu se précipiter sur les forts voisins de Boncelles et de Embourg. La lutte est acharnée. Après plusieurs heures de combat, l'ennemi se retire laissant un grand nombre de morts. "A la pointe du jour, note la supérieure, nouveau spectacle terrifiant. Du côté du sud nous apercevons l'horizon tout en feu. C'étaient quatre villages situés autour de Dolembreux qui brûlaient. En même temps des scènes d'horreur se passaient dans ces pauvres pays. Sans motif, les Allemands massacraient des civils en très grand nombre... Vers le milieu du jour, les populations affluèrent ici, se croyant plus en sûreté. Les uns venaient pour se faire panser, d'autres pour raconter leurs peines. C'était navrant...

Le mardi 11, les troupes allemandes arrivèrent très nombreuses. Elles devaient recommencer l'attaque de Boncelles et de Embourg ; deux cent cinquante hommes s'installèrent chez nous. Cette fois le danger était plus menaçant ; les bombes qui passaient au-dessus de notre cour et de notre maison pour tomber à quelques mètres, nous le disaient assez. L'interprète répondit à l'une des sœurs qui lui exprimait ses craintes : "Nous sauterons tous ensemble !"... Le soir du troisième jour, un officier vint nous annoncer la capitulation de Embourg : la route devenait libre pour eux.
Le lendemain ils nous quittent, nous laissant une dizaine de malades.

Quelques jours après, le général Von BULOW avec tout son état major prit logement chez nous. Puis deux jeunes cavaliers entrèrent dans notre cour, tous se pressèrent autour d'eux (c'étaient, nous a-t-on dit, les fils du Kaiser !). Apprenant que notre pasteur était de nationalité allemande, ils préférèrent se rendre au presbytère. Du reste, tous partirent le lendemain et, avant son départ, le général Von BULOW vint me remercier et me remettre dix marks. Le capitaine qui avait précédé avait agi de même : chaque soir il venait nous dire merci et me faisait remettre par un officier une vingtaine de francs pour les œufs et le vin que nous avions fournis à ses hommes dans la journée".

Lettre de Sœur Adeline JACQUOT, 19 décembre 1918.